Les mains sur les genoux, le dos droit et la nuque raide, Odd avait les yeux perdus dans le vague. Elle avait l'impression d'être revenue à l'époque des visites mensuelles des parents potentiels.
Jusqu'à huit ans, elle avait espéré qu'une maman la prendrait par la main et lui dirait qu'elles rentraient à la maison. Mais, un peu comme le père Noël, ce n'était qu'un rêve, un espoir. C'est le jour de ses dix ans qu'elle prit conscience qu'elle ne serait jamais adoptée. Ses cheveux blancs, son teint de lait et ses yeux aussi clairs que la plus pure des aigues-marines lui donnaient un air étrange. C'est de là d'ailleurs que lui venait son surnom Odd, qui veut dire bizarre en anglais, diminutif que les autres enfants lui avaient attribué rapidement quand ils avaient commencé l'apprentissage de cette langue.
Mais elle aimait bien ce surnom, il lui allait bien. Le fait d'être albinos ne l'avait jamais empêché d'avoir des amis à l'orphélinat.
La Mère Supérieure entra et Odd se redressa encore un peu plus sur sa chaise. Elle tenait dans les mains un fin dossier rose « Félicitations, c'est une fille ! ».
Odd se dit que sa mère n'avait certainement jamais entendu ces mots.
« Bonjour Odette.
- Bonjour ma Mère. »
Elle avait la voix douce et ferme. Odd ne l'avait jamais entendu crier, ce n'était pas nécessaire. Sa prestance aurait calmé n'importe qui, adulte ou enfant. Assidue, calme et bonne élève, Odd n'avait jamais eu à craindre aucune remontrance.
« Avant tout, je te souhaite un joyeux anniversaire. Te voilà libre de vivre ta vie.
Elle souriait mais il y avait de la tristesse dans ses yeux.
Elle continua :
- Nous fêterons tes dix-huit ans demain soir, Soeur Élisa est dans sa famille ce soir et elle tient absolument à être là.
- Oui, elle m'en avait parlé la semaine dernière, et franchement cela m'aurait chagrinée qu'elle ne soit pas avec nous.
- Très bien, nous te réservons quelques surprises et tu n'as pas le droit de tricher !
La mère supérieure adressa un clin d'oeil à Odd qui rougit.
- C'est promis, je serai patiente.
- Je te reconnais bien là. »
Odd ne pouvait s'empêcher de fixer le dossier rose posé sur le bureau.
« Je suppose que tu es impatiente de découvrir ce qui se trouve dans ton dossier ?
- Oui assez, même si je ne me suis pas montée la tête. Mais j'espère en effet découvrir l'essentiel. »
Une ombre passa sur le visage de la Mère supérieure. Odd senti son estomac se contracter d'angoisse. Elle craignait plus que tout la naissance sous X. Cela fermerait définitivement toute perspective de découvrir qui elle est.
« Je ne vais pas te laisser attendre plus longtemps, dit-elle en lui tendant le dossier en travers du bureau. Ne l'ouvre pas ici, il faut que tu sois seule pour faire face à tes origines. Si tu en ressens le besoin, nous pourrons en parler ensemble plus tard.
- Je vous remercie pour vos conseils ma mère. »
Odd saisi le dossier du bout des doigts, il était désormais son bien le plus cher. Elle se leva et quitta le bureau pour monter dans sa chambre. Elle ne dormait plus au dortoir depuis deux ans et avait eu la chance de se voir attribuer une chambre particulière grâce à ses excellents résultats scolaires. La mère supérieure avait jugé qu'elle méritait et avait besoin d'un endroit où réviser et se ressourcer.
La petite pièce de 9 mètres carré était bien assez grande pour contenir les rêves de Odd. Le mobilier était composé d'un lit, une commode et une penderie partagée entre les livres, les magasines, ses affaires de cours et ses vêtements. Sur la commode trônait un magnifique jeu d'échec en bois qu'elle avait reçu pour son dix-septième anniversaire. Soeur Élisa et soeur Agathe lui avaient appris à jouer et la partie du dimanche après-midi était devenue un incontournable rendez-vous. Presque toutes les filles y assistaient !
Elle s'assit sur le lit et posa le dossier devant elle. D'un coup, elle avait un doute. Était-il vraiment essentiel de l'ouvrir ? Après tout, ces gens n'avaient pas voulu d'elle et les soeurs lui avaient offert une enfance assez heureuse pour construire une vie solide et stable ...
Oui mais, il est essentiel pour tout édifice solide et stable d'avoir de bonnes fondations non ? Elle resta vingt-cinq minutes à regarder la pochette rose sans bouger ni la toucher. Et elle se décida. D'une main fébrile, elle ouvrit la pochette et trouva trois papiers. Une lettre manuscrite, de sa mère probablement, qui commençait par « Ma chère petite fille ». Elle l'a mis de côté, ne voulant pas aller trop vite. Sur le second papier, elle reconnut l'écriture minutieuse de la Mère Supérieure rapportant exactement comment elle avait été trouvé le vingt-cinq octobre 1988 alors qu'elle n'avait que 7 jours devant l'église de Saint-Seine l'Abbaye. L'acte de naissance joint et la lettre étaient dans le berceau mais personne n'avait jamais trouvé sa mère, si tant est qu'on l'ait cherchée.
Le troisière papier était l'acte de naissance délivré par la préfecture de la Côte d'Or. Elle était bien née le dix-huit octobre 1988 à Dijon de père inconnu et de mère ...
Il y avait un prénom et un nom : Stéphanie Rochard.
Je m'appelle Odette Rochard. appelez-moi Odd.
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