Au bord du gouffre

Récit écrit sur le thème de la liberté.



Je suis assise sur cette falaise depuis des heures. Ces vacances à la mer sont un vrai cauchemar. Derrière, j'entends mes parents et mon petit frère jouer sur la plage. Les crétins, ils ne comprennent rien, ils ne voient rien, ils ne sont rien. Sébastien est trop petit, à 9 ans moi aussi je croyais qu'ils étaient des héros.

La semaine dernière, elle est encore rentrée dans ma chambre, sans crier gare.

« Juju, tu n'aurais pas pris ma veste rouge ? - Maman !!! Tu pourrais frapper !!! »

J'étais en sous-vêtements en train de danser sur le dernier Britney, je n'ai vraiment aucune intimité.

« Excuse moi de couper ton ballet - le petit sourire qui s'est affiché sur son visage à ce moment précis m'a donné une furieuse envie de la gifler - mais j'ai vraiment besoin de ma veste rouge, j'ai un rendez-vous important demain.
- Oui, bah je ne sais pas où elle est ta veste, je vais chercher, je te la ramène. Et puis, tu peux sortir maintenant et fermer la porte aussi.
- Juju, j'aimerais que tu me parles sur un autre ton, je ne suis pas ta copine. Elle découpe chaque mot, et même chaque syllabe, preuve qu'elle est excédée. Je lève les yeux au ciel et contemple de plafond. Je lâche un long soupir et lui répond :
- Oui, bon bah excuse, tu sors maintenant ??? Et puis arrête de m'appeler Juju, j'ai un prénom. Tu devrais être au courant, c'est toi qui l'as choisi après tout ? »

J'ai vu passer de la tristesse sur son visage, je l'avais blessée. J'ai pensé à m'excuser mais il était trop tard, le mal était fait. Et puis, la liberté ne s'acquiert pas avec des excuses. Je me suis mordue la langue si fort qu'un goût métallique emplit ma bouche. J'ai ravalé un haut de coeur en même temps que le sanglot qui m'étreignait la gorge et me suis détournée pour qu'elle ne voit pas mes yeux.

Je l'ai entendue sortir, fermer la porte, un peu trop sèchement.

Des épisodes comme celui là, on en vit tous les jours. Je ne suis pas faite pour être attachée à une famille. J'ai 17 ans et un brillant avenir devant moi. Je veux vivre tout de suite ou mourir maintenant. Une vieille chanson de France Gall s'impose à moi « Je veux tout et je le veux maintenant ... »

Je regarde les rochers en contrebas. Ils miroitent des reflets argentés, comme si une sirène y était cachée et que le soleil s'accrochait à la multitude d'écailles aux couleurs de l'arc en ciel de sa queue. Ces rochers sont escarpés et coupent comme des poignards. Si je tombais, je n'aurais pas le temps de trop souffrir, ce serait une douce ivresse. Un peu comme dans les montagnes russes quand le coeur se serre pour mieux rebondir. Si on ferme les yeux, on peut le visualiser pomper le sang et drainer la vie dans tout le corps. Mais ce serait les ténèbres qui m'accueilleraient et non pas les spots aveuglants de la fête foraine.

J'aspire une grande bouffée d'air. Un goût salé se propage en moi et me calme. J'ai beau regarder le monde autour de moi, je me demande quel genre de vie je vais bien pouvoir vivre. J'aimerais voyager, voir le monde mais il faut de l'argent, il faut travailler toute sa vie pour se retrouver à la retraite à 65 ans, complètement usée et blasée. Une vie d'asservissement, de privations, d'amères déceptions. Et puis vivre pour qui, pour quoi ? J'ai appris les droits de l'homme, les règles fondamentales. Mais en fait, ce n'est que du vent, que des mots, il n'y a pas de liberté.

Je me lève, mes fesses sont ankylosées et je les frotte énergiquement. Un faux mouvement, je manque de perdre l'équilibre et je m'accroupis pour ne pas basculer dans le vide. La montée d'adrénaline me fait tourner la tête et des milliers de mouches virevoltent devant mes yeux. Je les ferme très fort mais les mouches sont toujours là, blanches sur le fond noir de mon esprit. Une sueur glacée coule le long de ma colonne et je suis secouée par un violent frisson. Mes mains sur la roche me rappelle mon appartenance au monde réel et j'ouvre les yeux. Une nausée me soulève la poitrine et je me rassois toujours les mains à terre.

« JULIETTE !!! » J'entends une cavalcade dans mon dos et deux mains m'attrapent les épaules. La voix de maman dans mon oreille résonne comme la plus douce des mélodie.

« Juju, ça va ? Tu m'as fait tellement peur. J'ai cru que tu tombais ... »

Maman tremble tant elle a eu peur, jamais elle ne saura que pendant une fraction de seconde, j'ai pensé à sauter. Papa est derrière et Seb coule un regard inquiet derrière lui. Je vois clair dans leur yeux, l'amour et l'intérêt qu'ils me portent.

la vérité était là devant mes yeux et je ne l'avais pas vue. Jusqu'à maintenant, je pensais que notre seule liberté était de vivre ou de mourir. Désormais, j'ai conscience que nous sommes maîtres de notre vie. J'ai eu de la chance de ne pas basculer dans le vide, mon instinct m'a sauvée mais je ne veux plus laisser jouer la chance. Je veux être libre ... et libre d'être.

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Dernière mise à jour de cette page le 19/04/2008

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