Chapître 3

Le pas familier de soeur Agathe résonne dans le couloir. Le parquet en bois de chêne craque et selon si on veut être discrêt ou non, il faut bien repérer où on met les pieds. La vieille femme, légèrement boiteuse, n'a pas pour habitude de se faire discrète. Cela fait 50 ans qu'elle arpente le bâtiment et c'est à se demander si elle ne l'a pas construit elle-même.

Allongée dans son lit, Odd écoute l'orphelinat revenir à la vie. Il est 5h50 et dans un quart d'heure, 22 filles piailleront dans le réfectoire.

Une porte s'ouvre au début du couloir et la voix chantante de Soeur Agathe lui arrive en sourdine.

- Bonjour mesdemoiselles, il est l'heure.

Tous les matins, c'est le même cérémonial. Soeur Agathe commence sa tournée de réveil par les dix adolescentes, les filles entre 12 et 16 ans. Elles se lèvent, s'habillent et se rendent dans le dortoir des moyennes, les filles entre 6 et 11 ans, elles sont huit, pour les aider à se préparer et à ranger le dortoir.\\
Pendant ce temps, Soeur Agathe rejoint Soeur Élisa pour s'occuper des cinq petites, les moins de 5 ans.

Tout le monde se retrouve dans le réfectoire à 6h15 au plus tard pour la prière et le petit déjeuner. Le réveil est une grande symphonie, bien organisée, bien orchestrée. Jamais la moindre fausse note, peu de pleurs, pas de cri, chacun met la main à la patte et la journée commence généralement bien, en douceur. Il arrive que le petit déjeuner soit quelque peu chaotique quand certaines petites tentent de tester les limites des soeurs mais la Mère Supérieure a un secret pour décourager les fortes têtes, cela ne dure jamais très longtemps.

 

La porte s'ouvre et Odd se soulève sur un coude.

- Je suis réveillée ma soeur, je vous rejoins chez les petites.
- Merci Odette.

Odd se lève, se nettoie le visage à l'eau froide et cela achève de la réveiller complètement. Elle enfile ses vêtements et va retrouver Soeur Élisa dans la chambre des petites.

- Bonjour ma soeur, comment allez-vous ce matin ?
- Bien Odette, merci. Tu as bien dormi ?
- Oui, mais j'ai trop mangé hier soir, je n'ai pas l'habitude !
- Moi aussi en vérité, j'ai encore le goût des escargots au fond de la gorge !!! Soeur Élisa rit de bon coeur et Lydie qu'elle tient dans les bras rit avec elle de bon coeur.
- Ohh viii zétait bon hier ! On recommence ce soir ?
- Non, mon poussin, lui dit Odd, on ne fête pas mon anniversaire tous les soirs !

À voir la mine boudeuse de la fillette, Odd et soeur Élisa repartent d'un grand rire.

- Je vais m'occuper de Lydie si vous voulez, dit Odd en tendant les bras où se jette la petite fille.
- Très bien, je vais aller aider Justine dans ce cas. À tout à l'heure.

Odd termine de déshabiller l'enfant, enlève la couche de la nuit, lui fait une toilette rapide et lui enfile sa robe et sa blouse. Elle attache son tablier et brosse ses cheveux courts et blonds comme les blés devant le miroir. Lydie la regarde dans le miroir d'un oeil perçant et curieux. Odd lui sourit et reçoit un grand sourire en retour.

- Pourquoi tes cheveux sont tout blancs ? t'es pas vieille ?

Du haut de ses deux ans, lydie parle déjà parfaitement bien. Elle a le naturel des tous petits et rien n'est tabou.

- Je suis née sans couleur.

Les sourcils froncés, Lydie réfléchit.

- Et pourquoi t'as pas acheté des feutres ?

Odd éclate de rire et fait claquer un énorme bisou sur la joue de la petite fille.

- Tu as raison, je vais essayer ça ! Allez viens, on va déjeuner !

Main dans la main, elles rejoignent le réfectoire. Elles sont loin d'être les dernières, les tables sont encore à moitié vides mais il règne déjà un sympatique brouhaha dans la salle. C'est la plus belle pièce du bâtiment. Situé au rez de chaussée, le réfectoire ressemble à une salle de bal. De grandes baies vitrées apportent une lumière abondante même pendant les jours de pluie. Quatre tables de bois avec des bancs, pouvant accueillir chacune une vingtaine de personnes trônent au milieu de la pièce et grâce à la cuisine attenante, il y règne de bonnes odeurs en permanence. Le matin, c'est le pain grillé et le chocolat chaud qui acceuillent enfants et adultes.
Le long du grand mur de gauche quand on rentre, la mère supérieur a fait installer un immense podium pour les spectacles et les fêtes de fin d'année. En cas de grandes occasions, les immenses tables et leurs bancs sont enlevés et on installe des chaises, ainsi le réfectoire se transforme en salle de spectacle. Et une fois par an, fin juin, juste avant les grandes vacances, les soeurs organisent une boom pour toutes les filles afin de les récompenser pour leur travail et leur comportement tout au long de l'année. On tire alors les lourds rideaux de velours et comme par enchantement la pièce brille de mille feux sous les spots et la boule à facette loués pour l'occasion.

Odd installe Lydie à table et lui demande d'attendre ses camarades sagement. Elle se dirige alors vers la cuisine où elle retrouve la Mère Supérieure et le cuisinier pour les aider à disposer les plateaux sur les chariots roulant.

- Bonjour Odette, tu as bien dormi ?
- Bonjour ma Mère, bonjour Monsieur Duchaussois. Oui merci encore Ma Mère pour ce merveilleux repas hier soir. Monsieur Duchaussois, vous avez fait des merveilles, c'était délicieux !
- Oh ma petite Odette, je suis ravi que cela t'ait plu ! Il regarde ses chaussures et rougit du compliment de ce compliment tout simple.

D'aussi loin qu'elle se souvienne, Odette a toujours connu Monsieur Duchaussois. Il est le cuisinier de l'orphelinat et c'est également lui qui s'occupe du jardinage et de l'intendance. Il sait tout faire Monsieur Duchaussois, de la lampe grillée dans les toilettes, à la tonte de la pelouse en passant par la porte qui grince où du banc qui est de travers, il est l'ange gardien de l'orphelinat. C'est lui aussi qui fait le Père Noël et qui leur apporte des cadeaux.
Il faut dire qu'il a le physique parfait pour ce rôle. Il est grand, assez bedonnant avec de beaux yeux marrons et pas beaucoup de cheveux. Odd s'est toujours dit qu'il doit être le papa idéal, un papa qui bricole, qui raconte des histoires aux enfants et qui fait de bons gâteaux en plus ! Il habite en ville avec sa femme, quand elles étaient plus jeunes, ses deux filles l'accompagnaient parfois les samedis et dimanches et jouaient avec Odd et les autres filles. Elles sont adultes maintenant, l'une à 28 ans et l'autre 23, cela fait bien longtemps qu'elles ne viennent plus rendre visite.

Pour ne pas le laisser mal à l'aise, Odette attrape un plateau et le pose sur un chariot et demande le menu du midi.

- Ce midi, ce sera de la dinde avec une jardinière de légumes et ce soir une salade légère et un bol de soupe.
- Nous allons nous régaler alors.

Odette sourit et ramasse les derniers plateaux pour remplir son chariot. Elle s'apprête à ressortir de la cuisine pour aller servir les petites quand la Mère Supérieure l'arrête :

- Tu viendras me rejoindre dans mon bureau après la messe Odette. Tu te souviens, nous devons parler toutes les deux.

Son sourire est chaleureux et Odette pressent une bonne nouvelle. C'est le coeur léger qu'elle acquiesse et sort de la cuisine.

- Elle est gentille cette petite, n'est ce pas Jeanne ?
- Oui Raymond, elle aura un brillant avenir si nous savons la mettre sur la bonne voie.

Les filles arrivent à l'heure et tout le monde s'installe devant son plateau. La Mère Supérieure réclame le silence et chacune se receuille avant de commencer. Odd est installée à la table des toutes petites avec Martine qui est venue la rejoindre après avoir aidé les moyennes à descendre.

-  Alors, tu la vois quand la grande Jeanne ? demande Martine à voie basse.
- Après la messe. J'avais peur qu'elle me demande de partir mais vu le beau sourire de ce matin, je suis confiante.
- Oh non! Elle ne ferait pas ça ! Et puis elle l'aurait fait avant si elle ne pouvait pas te garder ici non ?
- Ben non, tant que je n'avais pas 18 ans, j'avais ma place à l'orphelinat mais maintenant que je suis majeure, je ne sais pas comment ça va se passer.
- Ne t'inquiète pas, on ne te lachera pas nous !

Odette regarde son amie et ses beaux yeux bleus sont emprunts de confiance. Martine est la plus vieille du groupe après Odette. Contrairement à elle, elle est arrivée très tard à l'orphelinat, elle avait presque 13 ans. Ses parents sont morts dans un accident de voiture et elle avait été placée chez son oncle et sa tante. Mais un soir, son oncle avait voulu faire plus qu'un calin et elle l'avait frappé tellement fort qu'elle l'avait envoyé à l'hôpital. Le couple l'avait donc chassée de chez eux et sans personne pour s'occuper d'elle, elle avait été placée avec Odette et les autres.
Martine a vite trouvé sa place et son caractère fort et ses bonnes idées en ont fait un véritable leader dans le groupe des grandes. Elle travaille dur en classe pour devenir préceptrice pour les gosses de riches. Son rêve est de vivre dans une belle et grande maison chez des Ducs ou des Barons et de s'occuper des enfants et de leur éducation.

Après le petit-déjeuner, à environ 7h15, il y a un temps libre de 45 mn où les filles peuvent lire, jouer à des jeux de société ou discuter en écoutant de la musique tout simplement. Pour cela, elles se retrouvent au salon. Celui-ci est situé en face du réfectoire, il est attenant aux salles de classe. On y trouve trois canapés, une grande table et des coins coussins. De grandes bibliothèques ornent les murs. Tout est en libre service du moment qu'on range ce que l'on a pris. Les grandes aident les petites et font respecter le calme.
Odd et Martine s'installent sur la table avec un jeu de carte mais Lydie les rejoint avec un album de coloriage.

- Tu peux m'aider à choisir les couleurs pour ma princesse s'il teeee plaaaiitt

La petite papillonne des yeux et les deux grandes craquent et se mettent au coloriage à leur tour. Elles ont tout juste terminé quand la cloche sonne 8h00 et l'heure de la messe. Une demi-heure de messe quotidienne avant la classe est donnée par la Mère Supérieure dans la petite chapelle de l'orphelinat. Elle la lit en latin et même si les filles ne comprennent pas les mots, la litanie est suivie scrupuleusement pour toutes les filles, de la plus petite à la plus grande.\\
À 8h30, tout le monde sort pour 15 mn de récréation avant de retrouver sa classe.

Odd quitte Martine à ce moment là et rejoint le bureau de la Mère Supérieure. Son coeur bat à tout rompre et elle est dévorée de curiosité. Elle arrive devant la porte et s'apprête à frapper mais la porte s'ouvre.

- Odette, entre, j'allais nous chercher un café.
- Vous avez besoin d'aide.
- Non, ça va, installe toi.

Odd entre et s'installe dans le même fauteuil que l'avant-veille dans le même état d'excitation. La Mère Supérieure revient avec deux tasses de café et en pose une devant Odette qui la remercie.

- Alors, je suppose que tu te demandes ce que tu vas devenir n'est ce pas ?
- Oui, j'avoue que je me suis posée beaucoup de questions. Mais je suppose que si vous m'avez proposé de m'incrire à la fac, ce n'est pas pour me mettre dehors à une semaine du début des cours.
- Oui tu as raison, ce n'est pas mon intention. Mais, je ne peux pas non plus te garder comme pensionnaire puisque tu es majeure. Par contre, j'ai une proposition à te faire qui je pense pourrait arranger tout le monde.
- Je vous écoute.
- Voilà, comme tu le sais, Soeur Élisa, Soeur Agathe et moi-même avont de plus en plus de mal à gérer toutes les filles. Il y a les grandes mais nous ne pouvons pas non plus trop nous délester sur elles, elles ont leurs études et ce sont encore des jeunes filles. Il nous faut une personne supplémentaire pour les repas, les couchers et les devoirs. Serais-tu intéressée par le poste ?

Odd sent son coeur se serrer d'un coup et de grosses larmes coulent et inondent ses joues.

- Ma Mère, je n'aurais jamais osé le demander mais c'est ce que j'espérais depuis toujours. Rester ici et travailler avec vous.
- Oui mais parallèlement, tu dois suivre tes études évidemment ! Tu garderas ta chambre, et tu seras nourrie et blanchie comme maintenant. En plus, je te donne un salaire de 450 € net par mois. Qu'en penses-tu ?
- C'est merveilleux, je ne peux pas y croire ! Merci ma Mère !
- Très bien, puisque tu es d'accord, Soeur Élisa t'accompagnera demain à la banque pour ouvrir un compte afin d'y déposer ton salaire. Nous nous organiserons réellement quand tu auras récupéré ton emploi du temps à la faculté.

Odette pleure toujours et ne sait plus quoi dire. Elle aimerait se jeter dans les bras de cette femme mais elle sait que ce serait déplacé. Elle garde ses marques d'affection pour Soeur Élisa qui elle n'est pas gênée par les effusions. Elle se lève sans un mot et rejoint sa chambre en tentant de regagner son calme et ses esprit.

En entrant dans la chambre, elle sort la lettre de sa mère et la relit encore. L'écriture fine et penchée devient familière, comme si elle l'avait toujours connue.

- Je vais avoir un salaire et je vais pouvoir commencer à te chercher maman.

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Dernière mise à jour de cette page le 18/09/2008

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