La Mère Supérieure regarde Odd partir et quand la porte se referme elle ne peut retenir ses larmes plus longtemps. Cette enfant lui est si chère qu'elle s'est battue bec et ongle avec ses supérieurs pour accéder à cette solution. Au début, quand elle en avait vaguement parlé au curé de sa paroisse, il l'avait mis en garde et lui avait conseillé de demander une audition à l'Archevêque directement.
Elle avait donc fait sa demande et avait été convoquée quelques semaines plus tard. C'était en avril dernier et pendant six mois il lui avait fallu prouver la légitimité de ce choix. Mais elle n'avait pas perdu espoir et avait entamé un rapport complet sur la vie de l'orphelinat, sur leur besoin en personnel et surtout sur la place qu'Odette tenait déjà dans leur organisation.
L'archevêque avait dans un premier temps exigé qu'Odette entre dans les ordres pour pouvoir rester au sein de l'équipe mais la Mère Supérieur s'y était farouchement opposée car la motivation de la foi ne doit jamais être l'argent ou le confort. Elle ne voulait pas forcer la vocation de la jeune fille bien qu'au fond de son coeur, elle espérait vivement qu'un jour Odette les rejoigne parmi les soeurs.
Elle avait fini par obtenir un résultat satisfaisant, plaidant la cause d'Odette jusqu'au bout, mettant en avant ses excellents résultats scolaires et l'envie de cette enfant de ne pas baisser les bras malgré les dures épreuves qu'elle avait du traverser jusque maintenant.
La Mère Suppérieure se laisse aller dans le profond fauteuil de cuir et ferme les yeux un moment. Elle n'est pas étonnée par la réaction d'Odette et aurait voulu la prendre dans ses bras et la bercer doucement. Elle ne s'est jamais cachée la tendresse presque maternelle qu'elle a ressenti pour elle dès le premier jour.
La Mère Supérieure se baisse et ouvre le tiroir le plus en bas de son bureau. Elle en sort un grand album photo relié de cuir et l'ouvre devant elle. La première page est datée de septembre 1984, sa première photo de classe en tant que Mère Supérieure. Elle se souvient la terreur qu'elle avait ressentie la première fois qu'elle avait visité les lieux. L'ancienne direction était quelque peu laxiste et il avait fallu remettre en ordre plusieurs pièces du bâtiment. En deux ans, elle avait entammé des travaux lourds et coûteux mais cependant indispensables à la bonne marche de la vie quotidienne mais surtout au confort des enfants. Les travaux étaient presque terminés quand le curé de Saint-Seine l'Abbaye l'avait contacté. Il avait alors trouvé une enfant de quelques jours dans un couffin au petit matin sur le parvis de son église. La petite fille était à l'hôpital de Dijon et il fallait lui trouver un acceuil rapidement. Jusque là, toutes les portes s'étaient fermées les unes après les autres et il ne pouvait pas garder ce bébé ne sachant pas s'en occuper.
Elle se souvient encore de sa voix plaintive et de ce ton presque halluciné tandis qu'il lui racontait le temps terrifiant qui régnait alors sur le plateau de Langres.
- Jeanne, vous devez prendre cette pauvre enfant, elle n'a personne. Ici, nous sommes déjà dans la neige et l'autel est en plein blizard dès que la porte s'ouvre ! Je ne peux pas assurer sa santé ici, comprenez-moi !
Elle avait tout à fait compris et promis de visiter l'enfant l'après-midi même. Elle s'était alors rendu à l'hôpital et avait fait la connaissance d'Odette. Sa peau si blanche et ses yeux translucides en faisait un petit être encore plus vulnérable qu'elle n'y paraissait à ses yeux et elle l'aimât au premier coup d'oeil.
Les papiers fûrent fait dans la journée. Jeanne débloqua les fonds nécessaires pour aménager un espace bébé dans l'orphelinat et Odette fût la première d'une longue série ensuite. Malgré tous ses efforts, elle ne fût jamais adoptée, sa différence cachant sa merveilleuse personnalité. À aucun moment, Odette n'avait faibli même quand elle fût assez grande pour comprendre qu'elle n'aurait jamais la joie de connaître un cocon familial stable et aimant.
Elle s'était alors évertuée à créer cette atmosphère au sein même de l'orphelinat, jouant les grandes soeurs pour les autres filles, essuyant les pleurs et guérissant les bobos. Elle était devenue le médiateur de toutes les querelles de douche ou de cuisine. Elle aidait aux devoirs des plus petites sans jamais s'ennerver ou se braquer. Elle inventait mille stratagèmes pour faire apprendre une règle ou un poème à une enfant récalcitrante. Son calme et sa persévérance rayonnaient sur toutes les filles distillant une impression de bien-être et de sereineté permanente.\\
Évidemment qu'Odette avait sa place dans l'équipe enseignante et pédagogique de l'orphelinat, quelque part, c'était elle qui était à l'origine même de cette solidarité.
Jeanne effeuille doucement les pages du vieil album et revoit tous ces petits visages émerveillés devant l'appareil photo. Les petites ont toujours adoré poser pour la photo de classe, et cette année Odette sera debout parmi les soeurs et non plus assise avec les autres grandes. Un sentiment de fierté gonfle la poitrine de Jeanne mais il est tâché par cette culpabilité constante d'avoir une préférence. Même si Odette est exceptionnelle, elle ne devrait pas prendre autant de place dans son coeur, ce n'est pas juste.
Elle lève les yeux vers le crucifix au dessus de la porte et remercie le seigneur de lui avoir mis Odette sur son chemin. Ainsi, il a contrecarré le méchant destin qui l'avait privée du pouvoir de donner la vie. Jeanne se lève et regarde au dehors les filles qui sont sorties de classe pour la récréation. Elles courent, jouent et crient et ce brouhaha dessine un sourire à la commissure de ses lèvres.
- Oui, je n'ai pas pu donner la vie et c'est ce qui m'a poussée à rentrer dans les ordres. Aujourd'hui, je peux donner l'espoir et c'est déjà énorme.
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