Le bus s'arrête devant l'église et Odd en descend l'estomac serré. Elle a l'impression qu'une tonne de briques a remplacé ses organes et c'est d'un pas lourd qu'elle se dirige en direction de l'imposante batisse. Elle lève les yeux vers le ciel gris. Il est aussi plombé que moi on dirait, se dit-elle. Elle s'attend presque à recevoir la foudre d'un moment à l'autre.
Elle n'est plus tout à fait sure que ce voyage est une bonne idée. Il est onze heure quarante-deux à sa montre et les filles sont en récréation jusque l'heure du repas. La mère supérieure doit être debout sous le préau, droite et sereine comme d'habitude. Soeur Agathe est certainement assise sur le banc devant la balançoire, souriante après la messe dominicale. Élisa est dans sa famille comme chaque dimanche et les filles piaillent de son absence. Une vague de nostalgie et une angoisse sourde lui fait regretter de ne pas être parmi elles à cet instant précis.
Odd pousse un long soupir et entre dans l'église. Une longue allée bordée de chaque côté de bancs en bois l'accueille et elle trouve un peu de réconfort dans ce lieu qui sent bon la cire et la poussière. Elle s'avance en silence et regarde partout. Elle imagine sa mère venir ici chaque jour de sa grossesse pour prier le seigneur de quoi ... de perdre cet enfant ? de trouver une solution pour lui offrir un avenir radieux ? Venait-elle seulement à l'église ou s'était-elle tournée vers elle en dernier recours ne sachant que faire de cette enfant ? Odd remonte l'allée doucement, ses mains effleurent les bancs et c'est comme si elle pouvait ressentir toutes les prières, tous les espoirs des gens qui viennent jour après jour, qui ont foi en ce dieu qui, pour la plupart, les a certainement oublié en cours de route. Elle regarde les vitraux et les visages peints lui renvoient des sourires contrits, figés dans le temps et la lumière. Arrivée devant l'autel, elle pose une main sur la bible et croise le regard de Jésus sur sa croix. Est-ce ce même visage que Stéphanie contemplait dans l'espoir d'une fin heureuse pour leurs deux vies ? Elle sait pertinemment qu'elle n'aura jamais les réponses à ces questions mais ce n'est pas la raison de son chagrin. Elle voudrait remonter le temps et susurrer dans l'oreille de sa mère que le salut n'est pas un vain espoir, qu'elle ne lui en veut pas et que sa décision était certainement la meilleure à cet instant de sa vie.
Un pas résonne derrière elle et Odd se retourne pour voir entrer une famille qui s'installe sur l'un des bancs en silence. Une femme d'une soixantaine d'années tient un petit garçon par la main et le guide pour le faire assoir. Nul doute que le bambin donnerait cher pour être n'importe où sauf ici mais bon gré mal gré, il prend place à côté d'elle sans broncher. Odd continue de passer en revue l'église et ses yeux s'arrêtent sur les trois confessionnaux. Toujours les mêmes questions ... Stéphanie a-t-elle demandé l'aide du curé avant de prendre la décision finale ? Encore une question sans réponse.
Odd contourne les bancs et longe les trois loges dans l'espoir de croiser sa mère. Et si elle vivait toujours ici ? Elle doit avoir une cinquataire d'année maintenant probablement, peut-être moins. Peut-être qu'elle aussi vient régulièrement dans cette église dans l'espoir de croiser une jeune fille albinos un jour. Mais Odd n'y croit pas, elle est bien décidée à ne pas s'accrocher à de faux espoirs, elle doit remonter le fil de l'histoire calmement, sans juger ni condamner les actes du passé.
Le curé sort de la sacristie et s'avance vers l'autel. Odd se dirige vers lui et il lui adresse un sourire qu'elle sent entendu.
- Vous êtes Odette n'est-ce pas ?
- Oui, comment me connaissez-vous ?
- Jeanne m'a appelé pour me prévenir de votre visite.
- Cela ne m'étonne pas, mais j'avoue que je ne m'y attendais pas. Vous savez pourquoi je suis là alors ?
Le prètre baisse les yeux et Odd a l'impression qu'il a mille ans d'un seul coup.
- Oui mais je n'ai pas toutes les réponses à vos questions. Je connais la première et la réponse est oui, j'ai connu votre mère.
Odette retient sa respiration et l'envie de hurler qui la taraude. Toutes ses questions se bousculent dans sa tête d'un coup et elle est dans l'incapacité de trouver la première à poser.
- Nous pourrions discuter autour d'un café et d'un sandwich si ça vous dit. Je pourrais ainsi vous raconter dans le bon ordre ce que je sais.
- Merci, répond-elle dans un souffle.
Odd suit le prètre dans un couloir sombre menant à ses appartements. Il l'installe dans une petite cuisine coquette et d'une irréprochable propreté. Le seigneur sur sa croix l'observe toujours au dessus de la porte du cellier et elle lui adresse un sourire confiant. Le curé sert deux cafés fumants et sort une miche de pain, une motte de beurre, du jambon et du fromage. Il lui fait signe de se servir et Odd picore un morceau de pain. Elle n'a pas vraiment faim, elle ne souhaite que l'entendre raconter l'histoire de sa mère.
- J'ai connu Stéphanie quand elle était petite fille. La famille Rochard a vécu dans la région une bonne vingtaine d'années. Ils possédaient une maison dans un lieu-dit sur la colline. Ça s'appelle Saint Martin du Mont. La maison existe toujours mais ils l'ont vendue un an après votre naissance et ont quitté la région. Je ne les ai jamais revus. Peut-être que vous trouverez leur destination en questionnant les voisins, la plupart sont toujours au village.
Odd ne dit rien, elle a bien trop peur que si elle ouvre la bouche, le curé perde soudainement la mémoire.
Ce n'était pas des gens assidus mais ils venaient régulièrement pour la toussaint, la noël et ils ont fait baptiser et communier leur deux enfants. Stéphanie avait un frère plus agé de deux ans, Roland. Ils étaient des enfants polis et bien élevés, relativement bons élèves et je n'ai jamais entendu parler de problèmes de discipline ni pour l'un ni pour l'autre.
- Ça vous dérange si j'écris ? Demande-t-elle dans un souffle.
- Non pas de problème, je vous en prie, c'est compréhensible. Son sourire est rassurant et Odd sort son calepin et se met au travail.
Malgré tout, ils n'étaient pas ... normaux. C'est un mot bizarre mais je n'en trouve pas d'autre plus approprié. Ils avaient peu de fréquentation, n'ont jamais vraiment sympatisé avec la communauté et les enfants n'ont jamais participé aux kermesses de l'école par exemple. Ça jazait parfois dans le village comme quoi ils devaient avoir un secret, des squelettes dans les placards. Jamais aucun enfant n'est allé jouer ou dormir chez eux. Ils n'ont jamais fait de fête d'anniversaire pour les enfants ni organisé aucune réception. Je me souviens que pour les deux communions ils n'étaient que tous les quatres et qu'ils sont repartis comme ils étaient venus. Chaque enfant avait évidemment un parrain et une marraine choisis dans les gens du voisinage mais j'ai appris par la suite qu'ils avaient rapidement coupé les ponts. On ne leur connaissait aucune famille non plus. À bien y penser c'est vrai qu'ils étaient assez étranges surtout ici où tout le monde se connait, se côtoie et s'apprécie.
Vos grand-parents se nommaient Edmond et Roseline Rochard et apparemment ils étaient mariés mais cela s'est fait avant qu'ils n'arrivent ici.
Le curé arrête de parler et boit une gorgée de café. Il a les yeux dans le vague et Odd a l'impression qu'il revit ces années passées pour tenter de ne rien oublier, de ne pas laisser échapper un détail.
- Après la communion de Stéphanie, je ne les ai plus revu aussi souvent. Elle a arrêté l'éducation religieuse bien qu'elle avait l'air de l'apprécier. Je l'ai revue quelques années plus tard, elle devait avoir dix-sept ou dix-huit ans. Elle entrait dans l'église, s'asseyait au fond et priait mais quand je m'approchais elle s'en allait avant que je ne puisse lui parler. Et puis un jour, elle est venue au confessionnal, elle parlait vite et son discourt était confus. Elle m'a dit qu'elle avait fait une grosse bêtise et qu'elle était enceinte mais qu'elle ne pouvait ni ne voulait que sa famille soit au courant. Après cette séance, nous nous sommes revus plusieurs fois et elle voulait savoir comment accoucher dans le secret et surtout ensuite comment l'enfant pourrait être pris en charge. J'ai eu beau lui expliquer que ce bébé avait besoin de son amour et de ses soins, elle ne voulait rien entendre. Selon elle, le seul moyen de vous protéger était de vous garder secrète aux yeux de sa famille.
Je crois que je ne l'ai pas assez écoutée car quand je vous ai trouvée j'ai compris que jamais je ne la reverrai. Elle avait l'air tellement terrorrisé à l'idée que sa famille connaisse votre existance que je n'ai pas chercher à la convaincre et je vous ai confiée aux soins de Jeanne.
Odd regarde les yeux du curé, il a l'air épuisé comme s'il avait vraiment fait physiquement ce voyage dans le temps.
- Je vous remercie de m'avoir confié aux soeurs. J'ai été choyée toute ma vie et même si je n'ai pas connu les joies de l'adoption, je n'ai jamais été seule ou malheureuse.
Le curé pose sa main sur celle d'Odette et elle ressent un vrai soulagement. Aurait-il vécu ces dix-huit dernières années dans la peur d'avoir fait le mauvais choix ?
- Ensuite ils ont disparu. Je ne peux pas plus vous aider mais je pense que vous devriez aller voir les voisins, ils auront certainement des éléments que je ne détiens pas.
- Je vous remercie pour tout ce que vous m'avez déjà dit, c'est énorme. Je vais suivre votre conseil et je vais aller à Saint Martin du Mont. On peut y aller à pied d'ici ?
- Oui biensur. En sortant, vous remontez la rue et vous prenez la seconde route à droite. Ça monte très raide mais en vingt minutes vous serez sur place.
- Merci, j'y vais de ce pas.
Le curé regarde la jeune fille partir et se dit que Stéphanie serait fière d'elle.
Avant de prendre le chemin de Saint-Martin du Mont, Odd passe à l'hôtel et dépose ses affaires. La dame à l'accueil la regarde à la dérobée derrière son ordinateur. Odd s'amuse de la voir la détailler en tâchant d'être discrète. Les regards de biais des gens « normaux » l'ont toujours beaucoup amusée. Elle trouve un malin plaisir à regarder les gens droit dans les yeux alors qu'eux essaient désespéremment de regarder ailleurs.
La femme lui donne sa clef et l'accompagne à l'étage pour lui montrer sa chambre. L'escalier est étroit et pentu mais tellement bien ciré qu'il dégage une odeur familière. On se sentirait presque à la maison, se dit Odette. Il donne dans un couloir tout aussi étroit mais très lumineux contre toute attente grâce à deux fenêtres à chaque extrémité. La femme s'arrête devant la troisième porte à droite et s'efface pour laisser entre Odd. La chambre est un peu plus grande que celle de l'orphelinat mais elle est bien plus joliment décorée.
Odd remercie la femme et referme la porte sur un sourire. Elle se dit que d'ici demain soir, elle se sera faite à ses yeux translucides et qu'elle sera peut-être capable de la regarder bien en face.
Une fois seule, elle fait un tour de son univers d'un jour. Le papier peint sobre et rosé et une moquette épaisse donne un aspect cocon. Un lit pour deux personnes prend une bonne partie de l'espace et une grande commode au bois assorti à celui du lit trône à ses côtés. Près de la fenêtre, il y a une table ronde et deux chaises.
C'est la première fois qu'elle est maitresse de son emploi du temps, libre de ses mouvements, de ses repas et tout ce libre arbitre lui tourne un peu la tête. Elle finit sa visite par la salle de bain. Une petite pièce toute aussi lumineuse avec un grand miroir et un lavabo en faience blanche. Odd passe ses mains sur chaque meuble mais contrairement à ceux de l'église, ils ne sont pas aussi emprunts d'histoires et de sentiments. Peut-être parce que les gens ne font que passer ici, ils n'ont pas le temps de laisser leur âme imprégner les lieux.
Odd s'asseoit sur le lit moelleux et caresse le dessus de lit, elle a beau se concentrer, elle ne ressent rien. Cette pièce est décidemment dépourvue d'âme humaine. Sans s'en rendre compte, elle s'endort durant deux heures. À son réveil, elle est étonnée d'avoir dormi aussi longtemps sans faire le moindre rêve. Elle se sent reposée mais elle est surtout morte de faim. Après avoir commandé un sandwich à la réception, elle se met en route pour Saint Martin du Mont.
Le soleil est encore haut mais Odd est secouée de frissons à mesure qu'elle monte le long du chemin escarpé qui la mène vers le village. Elle se retourne de temps en temps et ne peut s'empêcher d'être admirative devant ce paysage. La vallée se dessine en contre-bas dans toute une palette de couleurs pastelles. Le bleu du ciel contraste avec les verts paturages sur la gauche et le ruban noir de l'asphalte qui rampe au milieu mais se fond dans le jaune tendre des blés fraichement coupés. Les balots de paille se découpent en 3D et donnent une dimension lyrique au tableau. Cela pourrait être du Manet.
Cela monte vraiment très fort et Odd est bien contente d'arriver sur le plateau. L'église est plantée au bord de la falaise, elle pourrait tomber au moindre petit éboulement. La mairie est cachée juste derrière à l'ombre de la grande batisse. La route continue ensuite en méandre. Odd remonte la rue et s'approche d'un croisement, elle prend la rue de gauche selon les indications du curé et aperçoit la maison de loin. Elle est exactement comme il lui a décrite.
Une longue façade en pierre est percée de 3 fenêtres. De jolis rideaux en dentelle les décorent et empêche de voir à l'intérieur. La porte en chêne qui donne l'impression de peser une tonne est ouverte et deux enfants jouent dans le jardin. À son approche, ils rentrent en courant dans la maison en appelant leur mère. Odd ne voulait pas se présenter mais elle reste hypnotisée devant la maison. Elle n'est jamais venue ici selon les dires du curé et pourtant elle a l'impression de connaître ces lieux.
Une femme d'une trentaine d'années sort sur le péron et lui sourit.
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