Toute ma vie, j'ai rêvé de cette rencontre. Elle serait là derrière
la porte et celle ci s'ouvrirait sur son sourire. Nous nous enlacerions
alors et je ressentirais enfin cette chaleur maternelle dont j'ai
toujours été privé.
Mais non, cela ne sera pas. À 35 ans, je sais maintenant que je ne saurais jamais ce qu'est l'amour d'une mère.
Des portes j'en ai connu, des grandes, des petites, des sâles. Mais
toutes étaient blanches, c'est le point commun incontournable des
portes d'orphelinat, elles sont toujours blanches.
Je me souviens des regards que coulaient de jeunes couples à travers cette porte entrouverte pour me voir.
« Vous verrez, elle est charmante. Ce n'est pas un bébé mais elle a une
personnalité délicieuse. » La directrice me vendait toujours par ces
termes.
Assise bien droite dans le bureau de Mademoiselle Agathe, j'attendais
fébrile et le coeur battant qu'une maman vienne me chercher, me prenne
la main avec un gentil sourire et me dise que nous rentrions à la
maison. Mais jamais personne n'a poussé la porte de la directrice. J'ai
grandi seule.
À la majorité, j'ai cherché mes origines et pourquoi je n'avais pas eu le droit de prononcer ce mot qui est normalement le premier « maman ». Je me suis cognée contre des portes closes, des gens peu coopératifs et des visages fermés. Mais j'ai fini par trouver le nom de celle qui m'a mise au monde. Je sais aussi que je n'ai aucune autre famille. Mon père reste un mystère insondable, je n'ai pas perdu mon temps. D'après le peu de personnes que j'ai rencontrées et qui ont connu ma mère, elle même n'était pas certaine de son identité.
Mais je suis arrivée trop tard. La semaine dernière, j'ai puisé tout le courage au plus profond de moi pour l'appeler et demander un rendez-vous et j'ai appris son décès. Elle n'avait que 53 ans. Ils ont accepté de me donner sa dernière adresse. Un petit village en Franche-Comté, près de Besançon.
Et je suis là, dans ma voiture. Je regarde cette petite maison avec
un étage. Il y a des rideaux aux fenêtres et du linge qui pend encore
dans le jardin. Tout est propre et bien à sa place, on pourrait croire
qu'elle va rentrer de courses dans quelques minutes.
Je sors et m'engage dans l'allée. Mes pas crissent sur l'herbe gelée,
le froid de décembre me glace les os et ma peau est couverte de chair
de poule. À moins que ce ne soit l'émotion de savoir qu'elle a pris
cette même allée des centaines de fois et que pour la première fois, je
marche sur ses traces.
Me voici devant une nouvelle porte, celle de l'aboutissement ou
plutôt celle de la frustration perpétuelle qui sera la mienne
désormais. Le jardin est clos par une grille en fer forgé de couleur
verte. Une lourde chaine m'interdit d'aller plus loin. Je saisi les
barreaux et me penche pour mieux observer le jardin mais mes yeux
n'accrochent aucun autre détail qui pourrait m'aider à mieux cerner
cette femme. J'ai une drôle d'impression, comme si toute ma vie j'avais
regardé les autres par le trou d'une serrure ou les barreaux d'une
grille, mais sans jamais passer de l'autre côté.
Je recule, je n'ose pas tourner le dos à cette maison. C'est marrant
que cette grille soit verte, c'est un peu un antidote aux portes
blanches de mon enfance. Et puis, ne dit-on pas que le vert est la
couleur de l'espoir. Après tout, c'est peut être ça mon héritage,
l'espoir.
Je remonte dans ma voiture et démarre le moteur, la soufflerie crache un air chaud et emprunt de poussière, cela détend un peu mes muscles endoloris pas le froid. Je me penche une dernière fois sur le volant pour imprimer cette maison dans ma mémoire. Je passe la première et ne peut m'empêcher de le dire à haute voix. « Merci maman »
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